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LA SERVANTE DU PASSEUR
Né en 1887 a Kleinort, Ernst Wiechert grandit au milieu des forets de Prusse orientale. Apres de brillantes études a Konigsberg et un an de préceptorat dans la famille d'un baron balte, il devient professeur en 1911 et commence a écrire régulierement a partir de 1913. Sa réserve a l'égard de l'hitlérisme s'accentue en 1938 apres /'Anschluss {annexion de l'Autriche par l'Allemagne) : il fait aux étudiants de Munich un discours contre l'esprit de conquete et d'oppression qui lui vaut de passer plusieurs mois au camp de concentration de Buchenwald {il évoque cette période dans Le Bois des morts). Apres la guerre, il s'installe en Suisse ou il est mort en 1950, peu apres avoir terminé Missz sine nomine qui, avec La Grande Permission et Les Enfants Jeromine, forme un triptyque sur l'Allemagne des années 1914 a 1945. Dans son ouvre s'illustre le courant mystique issu du romantisme allemand. Pour Ernst Wiechert, la nature est a la fois médiatrice et rédemptrice de l'homme moderne.
11 n'y a pas d'amour perdu entre les habitants du village vert et ceux du village noir bâti pres du marais, mais cela ne les empeche pas d'aller d'im hameau a l'autre par le bac que Jürgen Doskocil manouvre entre les deux rives du fleuve. Lui non plus, ils ne l'aiment guere et se moquent de sa carrure d'ours quand ils sont hors de sa portée, car ils ont peur de sa force bien qu'il soit le plus doux des hommes. Ils n'ont pas compris que sous son mutisme de bete sauvage se cache un cour tendre. Ce qu'il rumine en passant l'eau ou en relevant ses filets est l'image d'un bonheur simple — un champ de blé fertile, un^ cheval, une femme et des enfants a son foyer.
Aussi sa joie est-elle grande quand Marthe Grotjohann devient sa servante mais, tandis qu'il tisse patiemment a sa maniere paisible les liens d'affection qui doivent les unir, quelqu'un va s'acharner contre lui : Mac Lean, le prédicateur mormon qui, sous couleur de recruter des adeptes pour émigrer en Amérique dans « la Ville d'or », convoite — parmi toutes les brebis blanches — la plus belle, Marthe. La sottise des gens du pays seconde Mac Lean dans le duel qui s'engage, éternelle lutte du Bien et du Mal traitée selon la maniere envoutante d'Ernst Wiechert, dont ce roman est caractéristique.
La voix de la mourante est basse, mais si âpre, que la flamme de la chandelle posée pres du lit et dont le suif coule, oscille sans arret. Le souffle, avec effort déja, pousse cette voix, mais il ne s'éteindra pas avant qu'elle ait tout dit. Les mains se posent l'une a côté de l'autre sur le couvre-lit aux dessins bleus. Elles ont déja la couleur de l'autre monde. Elles ne changent pas de place, seuls les doigts, un a un, s'élevent encore et s'abaissent avec un crissement léger sur la couverture bleue, de ce mouvement qu'on fait quand on additionne des dettes.
Le passeur Jürgen Doskocil ne regarde ni le visage de la moribonde ni le mouvement de ses doigts. Il est assis sur l'escabeau de bois, courbé en avant, ses lourdes mains abandonnées dans le vide devant ses genoux. On ne voit que les épaules massives et la chevelure hirsute sur la tete inclinée. Mais il entend le remuement des doigts qui inscrivent chiffre apres chiffre sur la couverture bleue. Il sait que leur calcul est faux, que meme la mort de cette femme, de sa femme, est fausse; pourtant, son corps ne bouge pas d'un seul geste. Il semble se ramasser sur lui-meme pour protéger, de toute l'épaisseur de ses membres, son cour ou s'insinuent les paroles glacées et le calcul glacé des mains a demi mortes.