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INTRODUCTION
MAITRES DE VENISE
A le regarder de loin, comme on contemple un paysage, l'art vénitien semble traverser les siecles comme un fleuve puissant. Pendant six cents ans, il se renouvelle sans cesse par l'apport d'artistes qui se succedent de décennie en décennie, telle une miraculeuse floraison de talents et de génies. Dans cet ensemble grandiose d'Iiistoire et de personnages, il a eu, de tous les arts régionaux italiens, la destinée la plus longue, plus meme que l'art toscan, bien qu'a certaines époques, celui-ci l'ait profondément influencé, parfois meme renouvelé.
Sans doute peut-on trouver le secret de ce long épanouissement dans le libéralisme du milieu artistique vénitien. Loin de se replier jalousement sur lui-meme, celui-ci n'a cessé, au contraire, de rechercher les échanges et les contacts. En accueillant hommes et idées du dehors, il rajeunissait constamment les éléments de sa propre culture. II suffit, pour s'en convaincre, de jeter les yeux sur la Venise de la fin du xvi= siecle. Apres la disparition des grands maîtres, Titien, Véronese, Bas-sano, le Tintoret, la scene de l'art vénitien se vide. La nouvelle génération croit pouvoir subsister sur l'héritage légué par ces grands artistes. Or, avec le temps, les perspectives intellectuelles changent et, avec l'histoire, la civilisation se transforme; les hommes ne peuvent se complaire dans le culte du passé, meme s'il reste glorieux et splendide. La crise, déja grave en raison de la disparition des grands maîtres, risque de ne pouvoir etre surmontée si la nouvelle génération ne se tourne vers de nouvelles sources d'inspiration.
Par bonheur, au milieu du xvn" siecle, quelques artistes : Liss, Feti, Strozzi, arrivent d'au-
tres régions. Le ferment d'activité suscité par leurs ouvres et leurs idées nouvelles va permettre a l'art vénitien de s'épanouir a nouveau au cours du xviii» siecle.
En mettant fin a l'histoire de la république de Venise, la décision draconienne de Napoléon fera coincider l'abolition des libertés publiques avec la disparition de l'art vénitien.
II reste Canova, meme s'il vit a Rome. En lui survit la grande époque de Venise, surtout dans ses ouvres de jeunesse encore tres proches de l'inspiration baroque. Mais en peu d'années cette ferveur se glace, et, bientôt, son ouvre reflete la froide esthétique néo-classique : l'art vénitien s'enfonce alors dans un formalisme académique et sans vie. Durant six siecles, néanmoins, le parcours a été long, généreux, d'une splendeur sans égale.
Le nom qui vient d'abord a l'esprit, dans la peinture vénitienne, est celui de Paolo Vene-ziano, au cours de la premiere moitié du xiv® siecle. C'est déja un grand maître, du moins pour sa ville. En effet, il est difficile de le comparer au Siennois Duccio, malgré les attaches communes des deux peintres avec l'art byzantin, et plus encore a Giotto qui, des les premieres années du siecle, avait déja peint les fresques de la chapelle des Scrovegni a Pa-doue, ouvre capitale des débuts de la culture humaniste qui renouvelle tout l'art italien.
Paolo Veneziano ne représente pourtant pas la premiere étape de l'histoire de l'art vénitien. On ne peut ignorer, bien qu'il n'en subsiste que de pâles images en partie effacées, les fresques de la cathédrale d'Adria et du baptistere de Concordia, exécutées vers l'an mille, ainsi que les vestiges, peut-etre plus anciens encore, de Torcello; a plus forte