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PRÉFACE
Les avatars d'un mot
En 1938, apres un regard inquiet sur le monde actuel et méditant sur les diverses acceptions du terme « liberté », Paul Valéry expliquait :
A Rome, les hommes libres, s'ils étaient nés de parents libres, s'appelaient «ingénus»; s'ils avaient été libérés, on les disait «libertins». Beaucoup plus tard, on appela libertins ceux dont on prétendait qu'ils avaient libéré leurs pensées; bientôt, ce beau titre fut réservé a ceux qui ne connaissaient pas de chaînes dans l'ordre des mours. Plus tard encore, la liberté devint un idéal, un mythe, un ferment '
Inspiré des dictionnaires, cet historique traduit assez bien, dans son idéale concision, une évolution longue de plusieurs siecles, non sans y laisser subsister d'importants hiatus. Des études précises permettent aujourd'hui de les combler et de se faire une idée du devenir sémantique d'un vocable appelé a parcourir une belle carriere 2.
Etymologiquement, libertin vient en effet de libertinus, affranchi, que le droit romain opposait a l'homme libre, ingenuus. Le mot se trouve en français au xvi® siecle et y conserve une coloration péjorative. Le libertin, sorti de servitude, ne sait trop comment user d'une liberté récente et garde aux yeux des autres quelque chose de sa souillure originelle : «Jamais un affranchi n'est qu'un esclave infôme», dit encore Corneille dans Cinna. Une transposition semblable s'observe, non plus a partir du droit romain, mais dans les traductions de la Bible ou, dans un passage des Actes des Apôtres (VI, 9), le groupe des adversaires du diacre Etienne est représenté par la synagoga libertinorum, donnée pour
1. « Fluctuations sur la liberté », dans Regards sur le monde actuel, dans Ouvres, Paris, Gallimard, «Bibl. de la Pléiade», 1960, t. il, p. 960-961.
2. Pour cet historique, nous renvoyons avant tout a la remarquable étude de G. Schneider, Der Libertin. Zur Geistes- und Sozialgeschichte des Bürgertums im 16. und 17. Jahrhundert (Stuttgart, 1970), dont nous reprenons ici les grandes lignes.